Jan 27

La Macédoine antique et les Valaques selon M. Hatzopoulos

Catégorie : admin @ 8:58 pm

Dans un langage un peu moins inaccessible que les autres travaux sérieux sur le sujet, M. Hatzopoulos, directeur du Centre de recherche de l’Antiquité grecque et latine (KERA) d’Athènes, vient de rédiger à partir de quatre conférences prononcées au Collège de France en février 2005 un livre de synthèse intitulé La Macédoine : géographie historique – langue – cultes et croyances – institutions (De Boccard, 2006).

Qui n’a pas été frappé par le décalage entre le peu d’informations fiables sur la Macédoine antique et l’énorme influence qu’elle a exercé sur l’histoire universelle pendant les trois siècles qui ont suivi les conquêtes d’Alexandre (la période hellénistique) ? Aussi, les explications fournies par M. Hatzopoulos à ce propos sont bien venues : ceux qui ont écrit sur la Macédoine n’étaient pas des Macédoniens mais provenaient des Etats rivaux, ce n’est que depuis le XIXe siècle que l’on utilise des sources d’information autres que littéraires (épigraphiques, numismatiques, archéologiques) et encore dans des conditions précaires puisque la région est « jusqu’en 1913 sous le joug ottoman rétrograde et en même temps déchirée par des conflits ethniques et depuis le champ de bataille de deux guerres mondiales et d’une guerre civile qui ne s’est terminée qu’en 1949 ». Pour ce qui est des sources littéraires, on pourrait rappeler avec Pierre Vidal-Naquet, l’auteur de la postface de L’histoire d’Alexandre d’Arrien (Minuit, réimpr. 2005) que les exploits du successeur de Philippe II ne sont connus que « par des récits dont le plus proche, celui de Diodore, est postérieur de trois siècles, et dont le meilleur, le plus critique, celui d’Arrien, a été rédigé plus de quatre siècles et demi après la mort d’Alexandre » (p. 343).

L’exploration archéologique systématique de la région ne pouvait donc prendre son essor que depuis les années 1950, souligne M. Hatzopoulos (p. 15-16). Les résultats ont été spectaculaires, à en juger par les propos de l’auteur figurant dans la conclusion : « Un demi-siècle après (…) l’activité titanesque des archéologues (…) et la patiente application de tous les savants (…) ont révélé un pays demeuré auparavant terra incognita et donné un visage au peuple jusqu’alors énigmatique qu’Alexandre avait conduit jusqu’aux confins du monde connu (…) et fait renaître un rameau de l’hellénisme. » (P. 93.)

On ne saurait cependant s’en tenir au ton de cette conclusion. Le livre consiste avant tout dans un bilan des connaissances acquises grâce aux travaux sur les nouveaux documents épigraphiques, travaux auxquels l’auteur a pris une part importante. Sans doute, ses interprétations appellent parfois des réserves et, à regarder de plus près, le bilan dressé ne justifie pas toujours l’enthousiasme exprimé dans la conclusion. En tout cas, M. Hatzopoulos, contrairement à certains de ses confrères et compatriotes, ne semble pas chercher à argumenter coûte que coûte la thématique nationaliste grecque. Il fait par exemple remarquer que les limites septentrionales de la Macédoine avant la conquête romaine, que l’on peut établir grâce aux inscriptions datées par le calendrier macédonien découvertes récemment, correspondent grosso modo à la frontière qui sépare la Grèce de l’ancienne république yougoslave de Macédoine. Ceci n’est pas sans présenter un certain « intérêt diplomatique dans le contexte balkanique actuel », commente-t-il (p. 94).

Les découvertes épigraphiques ont permis de trancher non seulement dans le domaine des contours géographiques de la Macédoine mais aussi de celui de la langue parlée par ses habitants, comme le souligne l’auteur, en se référant notamment au corpus onomastique et aux textes dialectaux recueillis. Sa conclusion est sans appel : le parler des Macédoniens faisait partie des dialectes grecs septentrionaux. Il aurait peut-être mieux valu préciser qu’il s’agit d’une hypothèse même si des arguments nouveaux peuvent plaider de manière plus convaincante en sa faveur. La Macédoine a été trop souvent présentée comme une terre des ethné alors que les résultats des fouilles récentes et des inscriptions trouvées montrent que le poids de la polis est plus important qu’on ne l’a pensé, soutient M. Hatzopoulos, qui met l’accent sur le contraste avec la région du Pinde, en Epire, où les Molosses avaient érigé leur Etat. Dans cet « univers entièrement non aristotélicien » la cité est apparue tard et n’a connu qu’une extension limitée. S’il ne cherche pas à clore le débat en la matière, il démontre de manière assez convaincante que la particularité du royaume macédonien repose sur une combinaison originale de l’ethnos, conservé jusqu’à un certain point, et de la polis de plus en plus présente. « La rois téméides réussirent un tour de force (…) concilier l’ethnos et la polis dans un ensemble cohérent et équilibré. » (P. 74.) Les bergers transhumants et l’incompatibilité de l’élevage transhumant avec l’esprit autarcique, « égocentrique » de la polis (p.62) reviennent à plusieurs reprises dans sa démonstration. Le noyau primitif du royaume macédonien, la principauté de Lébaia, se trouvait dans la vallée du cours moyen de l’Haliacmon (près de la ville actuelle de Velvendos), une région dont l’économie était centrée sur l’élevage transhumant. Il est vraisemblable, poursuit M. Hatzopoulos, qu’à l’époque archaïque les habitants de cette région vivaient paissant leurs troupeaux entre le massif de l’Olympe et les plaines de Thessalie (50-51). On peut estimer par conséquent que la région était sillonnée à l’époque préhistorique par des groupes de pasteurs transhumants parlant des dialectes grecs apparentés. « Est-il déraisonnable de penser que, comme à l’époque moderne les Valaques de Vlacholivado, qui hantaient précisément ces régions parlaient sous l’influence de l’adstrat grec, un dialecte néo-latin présentant des traits orignaux, leurs prédécesseurs historiques avaient fait de même, sans doute sous l’influence d’un autre adstrat ? » (p. 51)

Sur ce point, M. Hatzopoulos rejoint une hypothèse qui a déjà été suggérée notamment par Pierre Cabannes et dont je me suis fait moi-même l’écho à plusieurs reprises qui établit un lien entre le mode de vie pastoral des Aroumains jusqu’à une période récente et le passé ethnique de la région. En effet, les Valaques de Vlacholivado sont des Aroumains attestés dans ces contrées depuis la fin du XVIIe siècle. Ils provenaient de la région du Pinde, qui constitue en quelque sorte leur noyau historique à partir duquel ils ont essaimé dans une vaste aire. Ce n’est peut-être pas un hasard si cette population romanisée à l’époque de l’administration romaine de la Macédoine, et dont le poids numérique à l’échelle des Balkans (les pays roumains non compris) a beaucoup décliné avec le temps, se soit maintenue précisément dans une région montagneuse « ethnique » par excellence, le Pinde, au carrefour de la Macédoine, de l’Epire et de la Thessalie.

A propos du royaume de Macédoine au temps de Philippe, M. Hatzopoulos écrit : « L’Etat demeurait officiellement ethnique et continuait à être composé du roi et des Macédoniens. Mais ces derniers n’étaient plus les bergers qui se réunissaient deux fois par an sur la route des estivages et des hivernages, mais des citoyens de cités où ils exerçaient l’essentiel de leurs activités politiques » (p. 73). Peut-être bien, mais la référence au passé ethnique devait continuer à jouer un rôle non négligeable si on en juge par le fameux discours attribué par Arrien à Alexandre s’adressant aux Macédoniens : « Philippe [mon père] donc, vous ayant trouvés errants, indigents, la plupart vêtus de peaux de bêtes, et faisant paître sur les pentes des montagnes de maigres troupeaux pour lesquels vous livriez aux Illyriens, aux Triballes et aux Thraces frontaliers des combats malheureux, vous a fait descendre des montagnes dans les plaines, et vous a rendus capables de combattre avec succès contre les Barbares du voisinage, au point qu’aujourd’hui, pour votre sécurité vous vous fiez moins à la position forte de vos bourgs qu’à votre propre courage ; il a fait de vous des habitants des cités, vous permettant de vivre dans l’ordre grâce à de bonnes lois et à de bonnes coutumes. » (L’histoire d’Alexandre, op. cit., p. 228).

Il est parfaitement anachronique de s’interroger sur la nationalité des Macédoniens, comme se perdre en supputations en cherchant la langue qui aurait constitué l’adstrat du grec dialectal parlé par ces derniers avant les conquêtes de Philippe et d’Alexandre qui allaient asseoir leur réputation ; par contre, il va de soi que le rôle qu’ils ont été amenés à jouer dans l’histoire universelle est indissociable de la langue et de la culture grecque. Par ailleurs, autant il serait hasardeux de se prononcer sur l’impact du passé montagnard des Macédoniens dans leurs exploits historiques, autant on peut se risquer à un rapprochement entre ces bergers civilisés par Philippe et les Aroumains de l’époque moderne. Bien entendu, il ne saurait être ni d’ordre génétique, étant donné les mouvements de population dans la région, ni linguistique (la romanisation de la région intervient après la conquête de la Macédoine. Il permettrait en revanche d’expliquer le maintien contre vents et marées d’une langue et d’une culture vouée depuis longtemps à la disparition, mais aussi la constance d’un certain esprit ethnique qui aurait échappé aux royaumes, empires et autres Etats nations qui se sont succédé dans les Balkans. Pour terminer, une remarque plutôt anecdotique. « Pour un Grec du Sud, la Macédoine est un pays exotique », écrit M. Hatzopoulos (p. 61), alors que je me suis souvent entendu dire par des amis grecs et/ou aroumains de Larissa, de Thessalonique ou d’Avdela que pour eux la Grèce du Sud était exotique. Nicolas Trifon

texte paru dans “le Courrier des Balkans” daté du 31 mai 2007 – par NT

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